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Journal l'Humanité
Rubrique Société
Article paru dans l'édition du 21 décembre 2002.
Jean-Loup de Sauverzac : En 1997, j'ai fait le tour de la mer Morte, en Jordanie, juste en face d'Israël, avec une photographe palestinienne, Hala Hilni Hodeib. Nous avions photographié le sel, l'eau, les pierres, ensemble, chacun avec notre regard. Nous avons exposé dans le cadre du " Printemps palestinien", cela s'appelait Démons et Merveilles. En revoyant l'une des images de ce sel changeant, j'ai pensé, "on dirait une écriture". Je m'étais déjà dit que j'aimerais bien faire des dessins dans le sel comme on le fait dans le sable. Seulement, je ne suis pas calligraphe ; j'en ai donc parlé au directeur du centre culturel et linguistique français d'Amman, Denis Toupin. Deux ans après, cela a pris forme. On a trouvé un financement pour le projet et un calligraphe, Mohammed Abu Aziz. Lui ne parlait ni anglais ni français. Et moi, je ne parle l'arabe ! Mais nous nous sommes mis au travail.
Q : Comment avez-vous choisi les phrases qui sont écrites dans le sel ?
Jean-Loup de Sauverzac : Pour les phrases, nous avons fait, l'un et l'autre, des propositions. Il n'y a pas de phrase personnelle. Des philosophes, des penseurs, des savants, des humoristes. Alphonse Allais, Einstein, Anaxagore... Toutes cultures, toutes civilisations et toutes époques confondues. Traduire Alphonse Allais s'est révélé être un gros problème. La phrase à traduire était : " Avant de promettre au peuple de l'eau chaude, il convient de lui fournir les récipients pour la recueillir. " Ce n'est pas évident ! On a fait un choix parmi deux cents phrases, collectivement, avec les profs du centre culturel. On s'est tous mis autour d'une table, on a traduit ces phrases. Cela a duré un bon bout de temps car il ne fallait pas de phrases politiciennes ou blessantes. Nous étions sur la corde raide car notre idée était de ne pas de jeter de l'huile sur le feu. Au contraire. Notre travail est comme une petite goutte d'eau dans un océan de rumeurs qui ne sont pas très joyeuses. Notre projet artistique était un propos de paix et, ce qui me passionnait, c'était surtout de voir comment deux artistes de culture, d'âge et de langue différents pouvaient travailler ensemble et se comprendre. Nous avons immanquablement eu des différends mais, finalement, on ne connaît son ami que quand on a eu des différends avec lui.
Q : Et la partie artistique, technique, sur le sel ?
Jean-Loup de Sauverzac : Nous sommes partis sur les bords de la mer Morte où nous avons commencé à travailler par des températures quidépassaient les 40°C à l'ombre, parfois les 45°C. Assaillis par des nuées de mouches ! On ne pouvait travailler que le matin tôt et le soir tard. Le sel bouge sans arrêt : il peut être en croûte, ressembler à de la mousse solidifiée... Parfois, Mohammed a gravé dans le sel, parfois, il a dessiné, mais d'autres fois, il a dû imprimer. Il a utilisé des tas de techniques différentes.
Q : Comment ressentez-vous l'engagement du Secours populaire dans votre exposition ?
Jean-Loup de Sauverzac : C'est la première fois que le Secours populaire français fait ce genre d'opération, de se saisir d'une exposition pour animer sa campagne de solidarité. C'était pour nous une grosse responsabilité mais je pense que c'est un pari réussi. L'expo devrait ensuite tourner dans toute la France.
Entretien réalisé par F. E.
Page imprimée sur http://www.humanite.fr
© Journal l'Humanité
Il est cinq heures du matin, Mohammed Abu Aziz est déjà accroupi et commence à calligraphier. En creux, ou parfois avec un pochoir, les méthodes varient, les phrases imprimées dans le sel aussi : « La bouderie en amour est comme le sel, il n’en faut pas trop » ou encore « La nuque est un mystère pour l’œil ». « Ce sont des proverbes ou des citations de penseurs de toutes époques » explique le photographe Jean-Loup de Sauvergnac. C’est lui qui a eu l’idée de ce projet deux ans plus tôt : « Après un premier travail en Jordanie et en Terre Sainte autour de la Mer Morte, j’avais repéré des écritures dans le sable : une poussière, des couleurs qui ressemblaient à des textes arabes et j’ai eu envie de revenir pour travailler avec un calligraphe. » Grâce au Centre culturel français d’Amman, Jean-Loup de Sauvergnac rencontre le calligraphe jordanien Mohammed Abu Aziz, avec qui il passe plus de trois semaines en Jordanie. « A 11 heures il fallait arrêter de travailler. La lumière était trop forte, il faisait pas loin de 40-45°. On était souvent obligé de revenir le soir pour prendre la photo et parfois, entre temps, le sol avait bougé. Mohammed devait recommencer tout son travail ! » Une traductrice a accompagné les deux hommes qui ne parlent aucune langue commune. Mais pour Jean-Loup de Sauvergnac le plus important dans cette expérience « c’est d’avoir montré qu’ avec des différences d’âge, de culture, de religion, aussi importantes nous avons pu communiquer à travers l’art et créer quelque chose. »
L’exposition « Le partage du sel » a été présentée à Amman puis à l’Institut du monde arabe à Paris et dans plusieurs villes françaises. Elle sera au CCFA à partir du 4 juin. "
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